Cashu : l’ecash chaumien ressuscité pour Bitcoin et pourquoi ça change tout

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Il y a des technologies qui arrivent discrètement, sans fanfare, et qui finissent par tout changer. Cashu est probablement l’une d’elles. Derrière ce nom discret se cache une idée vieille de quarante ans, ressuscitée et greffée sur Bitcoin pour lui donner ce qui lui manque encore : la confidentialité totale des paiements quotidiens, la vitesse du cash physique, et la possibilité de payer hors ligne.

Retour en 1982 : quand un cryptographe visionnaire invente l’argent numérique

Pour comprendre Cashu, il faut remonter à David Chaum. En 1982, ce cryptographe américain publie un article qui va poser les fondements de toute la monnaie numérique à venir : « Blind Signatures for Untraceable Payments ».

Sa question est simple et radicale comment créer de l’argent numérique que personne, pas même la banque qui l’émet, ne puisse tracer ?

Sa réponse : les signatures aveugles (blind signatures). Le principe est élégant. Imaginez que vous glissez un billet dans une enveloppe doublée de papier carbone. Vous demandez à la banque de signer l’enveloppe de l’extérieur, la signature s’imprime sur le billet à l’intérieur, sans que la banque ait jamais vu ce billet. Vous ressortez le billet signé, vous le dépensez où vous voulez : personne ne peut faire le lien entre ce billet et vous. La banque reconnaît sa propre signature, mais ne sait pas à qui elle l’a accordée.

Les idées de Chaum ont été décrites comme les racines techniques du mouvement Cypherpunk, ce même mouvement dont sont issus les précurseurs directs de Bitcoin : Nick Szabo, Hal Finney, Wei Dai.

En 1990, Chaum fonde DigiCash et lance eCash, le premier système de paiement numérique entièrement privé. Des banques comme Mark Twain Bank aux États-Unis, Deutsche Bank en Allemagne et Bank Austria adoptent la technologie. Visa offre 40 millions de dollars pour le projet. Netscape veut l’intégrer à son navigateur. Et pourtant, DigiCash fait faillite en 1998.

Pourquoi ? Parce que la technologie était brillante mais l’infrastructure et l’adoption du commerce en ligne n’étaient pas prêtes. L’idée, elle, était parfaite. Elle attendait simplement son heure.

Bitcoin arrive. L’idée de Chaum prend une nouvelle dimension

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Bitcoin résout le problème que DigiCash de David Chaum n’avait pas résolu : la décentralisation. Plus besoin d’une banque centrale pour garantir les fonds. Mais Bitcoin introduit un nouveau paradoxe : la blockchain est publique. Chaque transaction, chaque montant, chaque adresse est visible de tous, pour toujours. C’est la transparence au service de la vérification mais c’est aussi une surveillance de masse du patrimoine et des habitudes de chaque utilisateur.

Le Lightning Network améliore la situation en rendant les transactions off-chain et en accélérant les paiements, mais il reste des failles : les nœuds Lightning peuvent voir les flux de paiements, et l’onboarding des nouveaux utilisateurs reste complexe.

C’est là qu’entre Cashu.

Cashu : les signatures aveugles de Chaum, branchées sur Bitcoin

Cashu est un protocole d’ecash libre et open-source, basé sur la cryptographie chaumienne et construit pour Bitcoin. L’ecash est un token numérique au porteur, stocké sur l’appareil de l’utilisateur, très similaire à de l’argent physique.

Le fonctionnement repose sur trois acteurs :

  • Le Mint (l’émetteur) : un serveur qui reçoit des bitcoins via Lightning et émet en échange des tokens ecash. N’importe qui peut faire tourner un mint. Un café, une communauté locale, un développeur indépendant.
  • Le Wallet (le portefeuille) : l’application de l’utilisateur qui stocke les tokens localement sur son téléphone, comme des billets dans un portefeuille physique.
  • Le protocole de signature aveugle : la magie cryptographique. Grâce aux signatures aveugles, le mint signe chaque token d’une manière telle que l’utilisateur peut manipuler la signature pour produire une signature valide que le mint reconnaît comme la sienne, mais qui ne permet pas d’identifier d’où vient le token.

Concrètement : quand Alice envoie des sats à Bob via Cashu, le mint voit une transaction entrer et une transaction sortir mais il est cryptographiquement incapable de faire le lien entre les deux. Il ne sait pas qui a envoyé quoi à qui. Ni l’heure, ni le montant original, ni l’identité des parties.

Ce qui rend Cashu vraiment révolutionnaire

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1. La confidentialité native : pas optionnelle, pas coûteuse

Avec Bitcoin on-chain, chaque transaction est publique. Avec Lightning, c’est mieux, mais pas parfait. Avec Cashu, la confidentialité est le mode par défaut, gravé dans la cryptographie elle-même. Les signatures aveugles permettent à Alice de recevoir des tokens du mint, de les envoyer à Bob, et à Bob de les racheter sans que le mint sache jamais que les tokens d’Alice et ceux de Bob sont liés.

2. Les paiements hors ligne enfin

C’est peut-être l’innovation la plus pratique pour l’adoption de masse. Parce que l’ecash est un token au porteur, les paiements peuvent être transférés directement entre appareils sans toucher l’internet.

Pensez à un marché de producteurs avec du mauvais signal, à un festival, à une zone isolée. Cashu fonctionne comme du cash physique : tant que vous avez les tokens sur votre téléphone, vous pouvez payer. La synchronisation se fait à la reconnexion.

3. Zéro friction pour l’onboarding

C’est l’un des freins les plus sous-estimés de Bitcoin. Pour recevoir sur Lightning, il faut de la liquidité entrante, il faut déjà avoir du bitcoin pour en recevoir.

Cashu peut jouer un rôle clé pour améliorer l’expérience d’onboarding Bitcoin tout en guidant progressivement les utilisateurs vers la souveraineté. C’est exactement pourquoi Zeus Wallet et Blitz Wallet ont intégré Cashu comme porte d’entrée : les nouveaux utilisateurs peuvent recevoir de l’ecash immédiatement, sans canal Lightning, sans liquidité préalable.

4. Les microtransactions enfin viables

Les transactions en dessous de 1 000 satoshis sont difficiles à réaliser de manière souveraine , les wallets Lightning non-custodial facturent des frais de plusieurs centaines de sats même avec des canaux ouverts.

Cashu résout ce problème. Les transferts d’ecash entre utilisateurs d’un même mint sont quasiment gratuits et instantanés. C’est la technologie qui rend les micro-pourboires (les fameux « Zaps » sur Nostr), le paiement à la requête pour des API ou même les paiements WiFi au passage, économiquement viables.

5. Des tokens programmables : un smart contract sans blockchain

Les tokens Cashu peuvent encoder des conditions de script avant d’être aveuglés pour que le mint les signe, et lors du remboursement le mint peut refuser de racheter le token si ces conditions arbitraires ne sont pas remplies.

Concrètement : on peut créer des tokens qui ne sont rachetables que par une clé publique spécifique, des tokens avec expiration, des tokens d’escrow. Et avec les développements récents en zero-knowledge proofs, ces conditions peuvent devenir Turing-complètes n’importe quel contrat imaginable, exécutable dans le système ecash, sans exposer aucune donnée à la chaîne.

Comment fonctionne l’architecture concrètement ?

L’écosystème Cashu est construit sur un modèle de multiples petits mints décentralisés. La vision est un écosystème de nombreux très petits mints fonctionnant localement, tous interconnectés via le Lightning Network. Plutôt que de se concentrer sur de grands mints avec des effets de réseau massifs, les développeurs envisagent des opérateurs à petite échelle et locaux.

Cela permet aux utilisateurs de placer leur confiance dans des entités proches d’eux leur café, leur communauté, leur association locale plutôt que dans une plateforme centralisée et anonyme. Et si un mint disparaît, l’impact reste limité car les fonds sont répartis entre plusieurs mints.

Les transferts entre mints passent par le Lightning Network : un utilisateur du Mint A peut payer un utilisateur du Mint B via une transaction Lightning inter-mints, le tout de manière quasi-transparente pour l’utilisateur final.

L’écosystème Cashu en 2025 : une croissance rapide

En l’espace de deux ans, l’écosystème Cashu a explosé.

On trouve aujourd’hui des wallets natifs iOS (Macadamia, Sovran), des wallets Android (Minibits, Nutstash), des applications web (Cashu.me), et des intégrations dans des wallets existants comme Zeus ou Blitz Wallet.

Les cas d’usage dépassent largement le simple paiement :

  • Routstr : un marketplace d’IA décentralisé où les utilisateurs paient à la requête avec des tokens Cashu, sans compte, sans KYC.
  • TollGate : un système de WiFi payant en ecash pour les réseaux ouverts.
  • Chorus : une application Nostr pour activistes avec wallet Cashu intégré, combinant messagerie censorship-resistant et paiements privés.
  • Hashpool : un pool de minage Bitcoin sans compte, réglé en ecash.
  • Multinut payments : une fonctionnalité permettant aux utilisateurs de payer une seule facture Lightning depuis plusieurs mints simultanément, réduisant la dépendance à un seul mint.

Et bien sûr, Numo : l’application qui transforme n’importe quel Android NFC en terminal de paiement Bitcoin tap-to-pay.

Les limites à connaître : Cashu n’est pas parfait

La transparence s’impose. Cashu présente des compromis importants à comprendre.

  • La custodialité du mint : vos tokens sont garantis par la solvabilité du mint. Si le mint disparaît ou fait défaut, vous pouvez perdre vos fonds. C’est différent de Lightning non-custodial où vous détenez votre clé privée. La mitigation ? Utiliser plusieurs mints de confiance, maintenir des montants faibles sur chaque mint, et retirer régulièrement vers son wallet Lightning souverain.
  • La confidentialité partielle : Cashu n’anonymise pas totalement les transactions, car des métadonnées comme les adresses IP peuvent encore être trackées. Pour une confidentialité maximale, il est conseillé d’utiliser Cashu avec Tor.
  • Le token au porteur : comme du cash physique, si vous perdez votre wallet sans backup, vous perdez vos fonds. La responsabilité est réelle.

Ces compromis sont connus et documentés. Ils font de Cashu non pas un remplacement de la self-custody Lightning, mais un outil complémentaire — idéal pour les petits montants quotidiens, là où la friction de Lightning non-custodial est trop élevée.

Pourquoi Cashu représente un tournant pour l’adoption de Bitcoin

L’adoption de Bitcoin comme moyen de paiement quotidien bute sur trois obstacles depuis des années : la complexité technique, les frais pour les micro-paiements, et le manque de confidentialité pour les transactions du quotidien. Cashu s’attaque aux trois en même temps.

Les gens utilisent des dépositaires, c’est quelque chose que les gens ont toujours fait et feront probablement toujours, peu importe la flexibilité offerte par les solutions non-custodiales. Cashu vise à être une amélioration radicale pour les utilisateurs de services custodials, en apportant confidentialité, résistance à la censure et flexibilité à des utilisateurs qui n’auraient autrement pas accès à ces propriétés.

C’est là la grande force de Cashu : il ne demande pas à l’utilisateur de devenir immédiatement un expert en self-custody Bitcoin. Il offre un chemin progressif , de l’ecash facile vers Lightning, vers le full self-custody, avec une confidentialité forte à chaque étape.

David Chaum avait vu juste en 1982. Il lui a fallu quarante ans, une blockchain décentralisée et un réseau de paiement secondaire pour que son idée trouve enfin son infrastructure d’accueil. Cashu est peut-être la pièce manquante du puzzle Bitcoin pour l’adoption de masse?


Pour en savoir plus : cashu.space | Pour essayer : Minibits (Android), Macadamia (iOS), Cashu.me (web)

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